Qui a écrit « Voyage au bout de la nuit », réalisé « À bout de souffle » ou composé « Les Quatre Saisons » ? Je ne vous ferai pas l’injure de la réponse. Mais qui donc a codé Firefox, KDE ou Gimp ?

En temps qu’utilisateurs de logiciels libres, il nous arrive souvent d’oublier que derrière ces logiciels que nous utilisons et que nous aimons (et parfois contre lesquels nous pestons), il y a des développeurs, femmes et hommes de chair et d’os, souvent bénévoles, qui mettent leur cœur et leur talent pour les réaliser.

L’AFUL (Association Francophone des Utilisateurs de Logiciels Libres) et Framasoft ont souhaité collaborer dans une série d’interviews d’acteurs « bâtisseurs » de logiciels libres, afin de tenter de rendre ce mode de développement atypique plus compréhensible par tout un chacun, de comprendre les motivations de ceux qui s’impliquent, et (re)placer ainsi un peu d’humain au centre du logiciel.

Nous inaugurons cette rubrique avec Éric Bachard[1] membre plus qu’actif du projet OpenOffice.org.

Interview d’Éric Bachard par Laurent Séguin (AFUL)

Bmilcke - CopyrightBonjour Éric, pouvez-vous vous présenter rapidement ?

Bonjour, je m’appelle Éric Bachard, marié, deux enfants. Dans la vie, je suis professeur de Physique à l’UTBM, et dans le monde du logiciel libre, je suis contributeur à OpenOffice.org, depuis 2003, core développeur depuis 2005 et Lead du projet Éducation depuis 2007.

C’est quoi exactement un « core développeur » et comment le devient-on ?

J’utilise core développeur, pour parler du « core » (le cœur), par opposition à la programmation utilisant l’API d’OpenOffice.org. En effet, ayant beaucoup contribué au port natif Mac OS X, j’ai forcément dû mettre les mains dans le cambouis, et écrire du code pour les « fondations » d’OpenOffice.org. Comment devient-on « core dev » ? En fait, cela dépend :) Depuis que l’on travaille avec des étudiants (surtout dans le projet Éducation), c’est assez bien défini, et le vrai terme est plutôt « Domain Developper », qui signifie qu’on a le droit de commiter dans tout module du code source d’OpenOffice.org, et de créer son propre « child workspace » (son propre espace de travail, mais visible de tous les autres devs sur le dépôt d’OpenOffice.org). En ce qui me concerne, quand j’ai été proposé, c’était un peu plus flou. Pour répondre simplement, on le devient après avoir fait ses preuves, et après une assez longue période d’observation. En fait, quand on m’a propose de commiter moi-même mes patches, j’ai été le premier surpris. J’avais pris l’habitude de les proposer sur une issue et d’attendre.

Donc OpenOffice.org applique le principe de la méritocratie :-)

Oui, et c’est caractéristique du monde du logiciel libre.

Combien il y a-t-il de développeur au sein du projet ? Combien de bénévoles et de salarié dédié au projet

Le nombre exact n’est pas connu car dépend de critères utilisés pour le calcul, mais on peut parler grosso modo de 75 développeurs ayant écrit du code qui a été intégré dans OpenOffice.org les 6 derniers mois. Avec une règle plus large, on pourrait arriver a un peu moins de 90 personnes contribuant plus ou moins régulièrement pour OpenOffice.org.

Comment vivez vous le rachat de Sun par Oracle au sein du projet OpenOffice.org ?

Je pense que c’était plus ou moins prévisible que Sun allait se faire racheter. Par Oracle, ce fut une surprise. Maintenant, je pense surtout à tous les développeurs, basés principalement à Hambourg, et qui n’en savent pas beaucoup plus que moi. C’est surtout cela qui me préoccupe, car au bout du compte, derrière Sun, il y a des hommes et de femmes.

Cela pourrait-il porter préjudice au projet OpenOffice.org ?

Je ne pense pas. Le code source d’OpenOffice.org a longtemps été compris et maîtrisé par les gens de Sun seulement. Or, depuis quelques temps, ce n’est plus tout à fait vrai, et donc, quoi qu’il arrive, je pense que le code pourra être maintenu par la communauté. Maintenant, pour le projet, savoir que tout est propriété d’une entreprise qui a été rachetée, n’est pas une bonne chose. C’est surtout la propriété du nom « OpenOffice.org » par Sun qui pose le problème de la pérennité d’OpenOffice.org. Pour le reste, le code source étant libre, le travail continue.

Donc sans Sun, le projet est désormais viable par lui même ? Quel est l’investissement de Google, qui utilise OpenOffice.org dans la cadre de son projet Google Documents ? Il y a-t-il d’autres entreprises qui participent activement ?

Dans l’ordre : je pense que sans Sun, le code source est maintenable, mais les meilleurs développeurs sont des Sunnies (NdA : employés de Sun), et il faut en tenir compte dans la balance : ce sera difficile sans eux, si jamais. Certains sont peut être la depuis le début aussi.

Second point : l’investissement de Google, depuis plus d’un an, me semble moindre. Pour illustrer mon propos, cela fait maintenant 2 ans que le projet OpenOffice.org n’a plus de slots pour le Summer of Code, et la réponse « politiquement correcte » qui m’a été faite par exemple par Leslie Hawthorn (NdA : Program Manager de l’équipe Open Source de Google et gérante du Google Summer of Code), c’est que « tous les projets ne peuvent être retenus ». En vérité, le torchon brule entre Google et Sun, mais je ne souhaite pas aller sur ce terrain, car je n’ai pas assez d’informations.

Enfin, pour les entreprises qui participent activement je suis autant que je peux les travaux du groupe « Performance » et je vois régulièrement des gens de RedFlag2000 (NdA : entreprise chinoise développant des produits commerciaux basés sur OpenOffice.org), et d’IBM présents, avec des idées, et des travaux en cours. Il y a bien entendu aussi des gens de RedHat, et de Novell, et d’autres. Désolé, j’avoue surtout connaître les gens par leurs noms, plutôt que par le nom des entreprises qui les emploient, tout cela en compagnie des gens de Sun Germany.

Vous avez développé bénévolement une version spécifique d’OpenOffice.org orienté pour l’éducation, OOo4Kids, pouvez vous nous en parler ?

En fait, c’est en cours de développement, même si elle fonctionne déjà relativement bien

Quel est l’objectif de cette version ?

OOo4Kids - GdiumIl s’agit d’une version allégée d’OpenOffice.org (puisque fonctionnant aussi sur XO et Gdium), sans Base, ni Java et qui doit répondre aux besoins réels des enseignants et des élèves de 7 a 12 ans. Dans la plupart des écoles, les machines sont vieilles et peu puissantes, et il était impératif d’améliorer la vitesse, la taille de l’archive, et surtout, l’interface utilisateur de base inadaptée.

J’avais tout d’abord enlevé l’éditeur d’équations, mais je vais le remettre, au moins partiellement, car le programme de cycle 3 parle de fractions, et donc il faut pouvoir écrire des fractions. Cette version est née de la demande des enseignants.

Quand j’ai commence avec le projet Éducation, j’ai pris une grosse claque, car j’ai découvert que le monde de l’enseignement n’utilisait pas autant que je le pensais OpenOffice.org.

Les enseignants travaillent-ils avec vous sur les spécifications de cette version allégée ?

Oui, nous avons enfin établi le contact, et la coopération a commence. Et donc, j’ai fait la liste des doléances, et des besoins. ensuite, j’ai commence a travailler sur cette version Éduc, après avoir bien réfléchi.

Combien de personnes travaillent sur OO4Kids avec vous ?

OOo4Kids - GdiumLe cœur du projet, c’est a dire concernant le logiciel, c’est Ben Bois, Pierre Pasteau (étudiant Épitech Paris) Jean-Marie Lafon, et moi même. J’ai aussi reçu de l’aide de développeurs tels Thorsten Behrens (Novell), Philipp Lohmann (Sun), Herbert Duerr (Sun), Eike Rathke(Sun), Fridrich Strba (Novell) aussi. Cette aide concernait des points théoriques sur le code, et on gagne beaucoup de temps à travailler avec ceux qui le connaissent parfaitement.

Au passage, j’ajoute qu’OOo4Kids fonctionne sur toutes les machines que j’ai pu approcher :) Linux (Intel, PowerPC, MIPS), Mac OS X (Intel et PowerPC), et Windows

Enfin, l’aide des enseignants qui testent et suggèrent des améliorations est très précieuse. D’ailleurs, on ne pourra pas avancer sans eux, puisque la validation sera faite par eux.

Quel soutient avec vous eu ou avez vous pour ce projet ? Notamment de la part du ministère de l’Éducation nationale ?

Les seuls soutiens que nous avons eus, sont (j’ai oublié de la citer précédemment) : Isabelle Hurbain, pour l’hébergement du Wiki, Microsoft pour la version de Windows XP que j’ai reçue (+ le SDK ), et aussi, depuis peu, Nicolas Jeudy avec TuxServices, mais il aide surtout EducOOo. Tout le reste, c’est du travail de bénévoles, et du temps.

OOo4Kids - WindowsQue vous manque-t-il pour OO4Kids ?

Pas mal de choses, en fait. On n’en est qu’à la 0.3 pour l’instant, mais je pense avoir du temps bientôt (mes cours vont se terminer dans trois semaines). Pour l’avancement, tout est décrit dans la Roadmap. Le code est basé sur le code de la future version 3.2 de OpenOffice.org.

Et plein de bénévoles pour contribuer au projet bien sur :-P

L’accord cadre entre le ministère de l’éducation nationale et l’AFUL pourrait-il vous être utile pour défendre le projet auprès du ministère ou des collectivités territoriales ?

J’avoue ne pas bien connaître cet accord. Cependant, après avoir rencontre Jean-Yves Jannas (NdA : membre du conseil d’administration de l’AFUL) lors du Salon Informatique de Maubeuge, je pense que nous allons devoir nous organiser mieux si une opportunité se présentait.

Merci Éric, il y a-t-il une question à laquelle vous aurez aimé répondre et que je n’ai pas posé ?

Oui : Est-il prévu que cette version devienne une version officielle ?

Et bien je vous la pose ;-)

En fait, je suis en train de préparer la demande, afin qu’on puisse<considérer que cela devienne une partie d’OpenOffice.org. le problème théorique, c’est le fait qu’on dépose le nom OOo4Kids, ce qui risque de ne pas plaire. L’idée, c’est que le nom soit la propriété d’une association non profit, de façon a éviter la revente. Histoire vécue ;)

Comme décrit sur la page principale du wiki, il est question de reverser du code, si jamais quelque chose d’intéressant était implémenté dans OOo4Kids, et pouvait être réutilisé dans OOo.

Merci beaucoup d’avoir répondu à ces quelques question Éric. Un mot de fin ?

Merci beaucoup, de la part de tous ceux qui participent à cette belle aventure !

Notes

[1] Crédit Photo : Bmilcke (tous droits réservés)