Arturo de Albornoz - CC by-saVoici la deuxième partie d’un article qui, à l’occasion du quatrième anniversaire de la Framakey (déjà !), passe en revue quelques uns des projets qui s’en sont plus ou moins fortement inspirés. Nous en sommes évidemment ravis puisque le but de la manœuvre est justement de diffuser du logiciel libre, qu’il s’agisse d’utiliser la Framakey en tant que telle ou qu’il s’agisse de ses dérivés, créés à partir de nos briques génériques. Qu’il nous soit d’ailleurs permis de remercier une nouvelle fois au passage toutes celles et ceux qui ont rendu cela possible.

Mais si dans la première partie nous baignions quelque part dans une sorte de cercle vertueux, c’est plutôt « le côté obscur de la Force » qui transparait ici[1].

Car la Framakey a également « inspiré », et nous étions au départ ravis de l’apprendre, quelques gros fabricants de clés et de périphériques de stockage :

  • EMTEC, qui a longtemps diffusé (diffuse encore ?) le bureau mobile EM-DESK qui, à l’époque où nous l’avions testé, était très largement basé sur la Framakey.
  • Memup, qui va sortir sous peu sa Student-Key. N’ayant pas encore vu le produit final, je m’avance peut être un peu en prétendant qu’il s’agit d’un dérivé contenant des applications Framakey, nous verrons bien si les lanceurs sont ceux de Framakey (eux-mêmes basés sur ceux de la communauté anglophone PortableApps.com).
  • Enfin, nous savons que d’autres industriels du stockage, dont nous tairons les nom (pour l’instant), réfléchissent à l’implémentation de solutions libres applicatives pour leurs périphériques USB.

Soyons clairs, cela est parfaitement légal : la Framakey est un package 100% libre. Nous autorisons donc explicitement son intégration, y compris pour des usages commerciaux. Nous sommes par ailleurs bien conscients que le succès de la Framakey repose à 99% sur des projets libres préexistants (Firefox, OpenOffice.org, PortableApps.com, etc).

Donc, sur le papier, il n’y a aucune raison de râler. D’autant plus que, répétons-nous, cela permet de diffuser très largement des logiciels libres : lorsque Tata Jeannine ira au supermarché du coin pour acheter sa clé, elle repartira avec une clé USB contenant des dizaines de logiciels libres. N’est-ce pas merveilleux ?

Oui, mais…

Le développement durable et l’écologie sont certes à la mode, et sans doute surexploités par les média et bon nombre d’entreprises (les publicités des groupes Renault ou Total sont d’excellents exemples de « greenwashing »), mais cela ne doit pas pour autant remettre en cause les concepts et principes qui sous-tendent ces mouvements.

De même, dans le milieu du libre, on sent depuis quelques mois une forme de plus en plus exacerbée « d’open source whashing ». De gros industriels récupèrent les valeurs (et les produits) du libre, sachant qu’ils bénéficieront du triple effet kiss-cool du logiciel libre :

  • la possibilité légalement octroyée de pouvoir se baser sur le travail libre d’autrui et de faire du « rebranding » (en gros, y mettre leur logo en laissant croire que c’est eux qui ont réalisé le produit) ;
  • la gratuité (qu’on le veuille ou non, omniprésente dans le libre) ;
  • des valeurs cool-buzz-hype : le partage, l’entraide, la collaboration, etc (allez savoir pourquoi, mais je doute qu’ils mettent l’intéropérabilité dans les valeurs cools, alors que pourtant…), y’a pas à dire « le libre : c’est vendeur, coco ! ».

Du coup, ces entreprises peuvent ajouter de la valeur à leurs produits à moindre frais, enrichir leur catalogue, et accroitre leur chiffre d’affaires d’un coup de baguette magique libre.

Tout cela serait bel et bon si ces mêmes entreprises prenaient la peine de reverser aux communautés à l’origine de la valeur ajoutée de leurs produits. Et attention, je pense bien sûr ici à la Framakey (dont nous sommes humblement conscient que le succès repose sur les épaules d’autres géants), mais aussi et surtout à toutes les communautés qui soutiennent et développent les logiciels embarqués sur leurs clés.

Ainsi, par exemple et pour ce qui nous concerne, l’Université de Poitiers qui s’est fendue d’un mail de remerciements à Framakey (et cela nous suffit amplement), ou la commune de Sainte-Ménehould qui a octroyée une subvention exceptionnelle de 150€ à Framasoft (ce qui nous a chaleureusement touché).

Contre-exemple : le site officiel EM-DESK d’EMTEC propose des logiciels qui datent de janvier 2008 (bonjour les failles de sécurité pour qui irait télécharger leur pack !). Nous avons tenté plusieurs fois de prendre contact avec eux afin de leur proposer de les aider (bénévolement si nécessaire !) à maintenir leur pack plutôt que donner aux utilisateurs une mauvaise image des logiciels libres.

Mais que cela soit par le forum (fermé pour cause de spams apparemment), par email (nous n’avons jamais eu de réponse), ou sur des salons (la charmante demoiselle du stand EMTEC lors de Solution Linux n’a pas su me dire quelle solution était employée sur leurs clés, ni qui en était responsable), nos propositions sont restées lettres mortes.

De là à dire qu’EMTEC se sert du libre pour promouvoir ses produits et accroitre les dividendes de ses actionnaires plutôt que de l’envisager comme un système gagnant-gagnant, il n’y a qu’un pas, que je franchis aujourd’hui bien tristement. Espérons qu’il en ira autrement pour d’autres projets comme le GDium et sa Gkey….

Pour en finir avec la métaphore écologique, cette situation n’est pas sans rappeler celles des entreprises pharmaceutiques qui surexploitent certaines ressources potentiellement renouvelables (comme la forêt amazonienne, par exemple) sans se soucier réellement d’entretenir l’écosystème sur lequel elles basent pourtant leur modèle économique.

Ainsi, même si Framasoft a actuellement besoin de soutien financier, nous aurions été ravis de recevoir un message du genre « Bonjour, je suis chargé par la société X de réaliser un fork de la Framakey. Dans ce cadre, je vais utiliser vos applications PortableTutu et PortableTiti. Comme on m’a demandé de réaliser PortableToto, qui n’existe pas sur Framakey, je vous le propose ici avec ses sources, afin que tout le monde puisse en profiter ». La société X n’y perdrait rien, au contraire, elle bénéficierait d’un « effet communautaire » qui lui éviterait de forts coûts de recherche et développement. Et elle aurait le mérite de prouver qu’elle comprend son intérêt à ne pas scier la branche sur laquelle elle est assise.

Qu’en pensez-vous ? Sommes-nous ici « mauvais joueurs » ou bien avons-nous quelques raisons de stigmatiser cela en évoquant ce néologisme « d’open source whashing » ?

Notes

[1] Crédit photo : Arturo de Albornoz (Creative Commons By-Sa)