Bisounours, passe ton chemin ! La traduction que nous vous proposons aujourd’hui est en effet d’une rare violence.

Il s’agit d’un article de Rick Falkvinge, fondateur du parti pirate suédois et désormais invité régulier du Framablog.

Mais est-ce l’article qui est violent ou la société qui nous entoure et qui oblige certains à envisager d’y recourir ?

Gun and Target - Falkvinge

Faut-il se préparer à prendre les armes ?

Do We Really Have To Prepare For The Fourth Box?

Rick Falkvinge - 16 décembre - Site personnel
(Traduction Framalang : Kamui57, Goofy, Phi, Oli44, Salelodenouye, Alexis, Zdeubeu et Don Rico)

Quand je constate que les abominations législatives intitulées SOPA, PIPA et NDAA se conforment au DMCA et au Patriot Act aux États-Unis, je prends conscience que le pire scénario possible concernant les libertés individuelles est en passe de se concrétiser.

Les discussions au sein du Parti pirate suédois ont longtemps eu pour sujet ce que nous pouvions faire pour empêcher l’Europe de s’enfoncer dans une sorte de totalitarisme fascisant. Les États-Unis sont déjà perdus, ils s’y enfoncent irrémédiablement. Notre travail consiste à empêcher l’Europe de suivre allègrement le même chemin, pour au contraire se libérer à temps de ses chaînes. C’était déjà perceptible il y a cinq ans, aujourd’hui c’est d’une évidence criante.

Un article difficile à rédiger : Cela m’a pris plus de vingt-quatre heures pour rédiger cet article, après une semaine passée à glandouiller. D’habitude, c’est le genre d’article que je réalise en trente à quarante-cinq minutes dès que je sais quoi raconter. Dans le cas présent, le problème n’était pas de savoir quoi écrire, car il y a beaucoup à dire, mais de savoir jusqu’où aller. Au final, j’ai décidé de livrer le fond de ma pensée sans retenue.

J’utilise dans ce billet une image déjà employée par beaucoup, celle des quatre « boîtes ». La liberté se défend avec quatre boîtes : la caisse à savon, l’urne électorale, le tribunal (NdT: jury box, en anglais, soit « le banc des jurés ») et la boîte à munitions. À utiliser dans cet ordre.

Mon blog étant à vocation internationale, je me dois d’expliquer ici le sens de l’expression américaine. Ces « quatre boîtes » ne sont pas évidentes à identifier pour un non-anglophone qui en outre vit hors de la sphère culturelle américaine.

  • La caisse à savon (soap box) : celle sur laquelle on se hisse au coin de la rue pour exposer ses opinions aux passants. Au sens figuré, cela consiste à rallier l’opinion publique à votre cause.
  • L’urne électorale (ballot box) : les élections libres, publiques et démocratiques. Si les lois ne fonctionnent pas, et que les élus ne le comprennent pas, remplacez-les par d’autres.
  • À la barre ou le box des jurés (jury box) : si aucun homme politique ne réagit, ni parmi les élus ni parmi ceux qui sont susceptibles de le devenir, l’avant-dernière ligne de défense est le système judiciaire, capable d’abroger les lois contraires aux droits les plus fondamentaux.
  • La caisse à munitions (ammo box) : lorsque le système est corrompu jusqu’à la moëlle, au point que tout l’establishment agit comme un seul homme, et qu’il n’est pas possible de modifier la loi pour préserver les libertés fondamentales, il ne reste alors plus qu’une possibilité.

Nous en sommes actuellement au stade de la troisième boîte, dont le fond commence à céder. J’essaie de refaire fonctionner la deuxième, de revenir en arrière, du moins en Europe. Mais c’est une immense tâche, même si c’est en théorie possible. Encore pire, les personnes au pouvoir créent un état d’esprit où la recherche des faits et l’éducation sont considérées comme des distractions enfantines.

La législation est devenue anti-scientifique, essentiellement dirigée par quatre groupes de pression dont aucun ne veut voir les faits interférer avec l’idéologie-religion qui les anime. Les principes hérités des Lumières sont progressivement devenus un obstacle. L’information est devenue quelque chose de dangereux, et elle est pourtant diffusée à un rythme jamais vu auparavant. C’est peut-être pour cette même raison qu’elle est considérée comme si dangereuse.

« Prenez garde à celui qui vous refuse l’accès aux informations, car au fond de lui, il ne rêve que devenir votre maître » Le préfet Pravin Lal.

Quatre groupes-clés guident cette évolution. Ils y contribuent chacun à leur manière, mais en les réunissant, les conditions sont rassemblées pour verrouiller la société.

  • Les politiciens techniquement apathiques : des décideurs et des politiciens qui non seulement ne comprennent rien aux implications techniques de leurs décisions et de leurs lois, mais qui sont fiers de ne pas comprendre les infrastructures de la société, comme si ce type d’effort était indigne d’eux. Ils essaient aussi de marquer des points en servant les intérêts des trois autres groupes, et ce par des coups bas qui ridiculisent le peu de leurs collègues qui comprennent les répercussions techniques des propositions étudiées.
  • L’industrie du copyright : une industrie menacée d’obsolescence par le concept même des libertés civiles combinées aux les technologies modernes de l’information. Étant donné que les industriels ne peuvent pas revenir en arrière sur les avancées technologiques, ce sont les libertés qui constituent leur cible.
  • Les profiteurs de la sécurité : une groupe très restreint est en train de réussir un beau coup en supprimant nos libertés civiles, l’une après l’autre. Prenez l’exemple du scanner déshabillant dans les aéroports. Il s’agit du même type de personnes qui provoquent la guerre pour générer du profit, qui pensent « On s’en fiche si quelques centaines de milliers de personnes meurent ». On peut mentionner les noms d’Halliburton et de Blackwater Security, par exemple.
  • La coalition des fondamentalistes anti-liberté : les individus prêts à vous dicter ce que vous devez faire de votre vie sont légion. Peu importe qu’ils veuillent vous priver de vos libertés pour préserver les valeurs du christianisme ou de l’islam, du socialisme ou de quelque autre manuel de prescriptions qui prétend avoir une réponse à tout, ils représentent finalement une seule et même menace. Les pires d’entre eux sont ceux qui prétendent le faire « dans l’intérêt des enfants », comme ECPAT (End Child Prostitution, Child Pornography and Trafficking of children for sexual purposes).

Une fois rassemblés, ils provoquent la conjoncture délétère qui permet de mettre en place des politiques non pas destinées au peuple, mais dirigées contre lui, au nom d’intérêts très particuliers. Les lois ainsi promulguées permettent alors sans problème de nous retirer toutes nos libertés, du droit à la vie privée, à la liberté d’expression (industrie du copyright), à notre liberté de mouvement, et jusqu’au droit même à la vie (les profiteurs de la sécurité). Pour cela, il est nécessaire de créer un environnement qui soit fondamentalement hostile aux enquêtes et aux études indépendantes. Cet environnement est déjà en place (une fois de plus : l’industrie du copyright, le « terrorisme »).

Prenons l’exemple de la criminologie, cette science à moitié politique. Elle est fondée sur les preuves et prédit ce qui arrive selon la façon dont on organise les lois, leur application, et la graduation des peines. Il existe un concept appelé dissuasion marginale affirmant que quand quelqu’un commet un crime, afin d’éviter une escalade de violence, il existe toujours une sanction plus lourde à éviter.

Par exemple, si l’on prévoit la même peine pour un cambriolage ou un meurtre, il serait logique pour un cambrioleur de tuer chacune de ses victimes, puisque cela ne changerait rien pour le criminel en cas d’arrestation. Au contraire, avec un témoin en moins, les risques d’être pris s’en trouveraient réduits. Par conséquent, on applique une peine significativement plus élevée pour un meurtre que pour un vol. Voilà un exemple de dissuasion marginale.

Le 16 décembre, le Sénat des États-Unis a fait fi de toute sagesse de ce type et voté à 86 voix contre 13 que tout un chacun pourrait être emprisonné indéfiniment, ou même exécuté, sans procès ni charges contre lui. 86 contre 13 ! Voilà ce que je j’entends par « les États-Unis sont déjà perdus ». Où en sommes-nous si malgré le grand nombre de citoyens qui s’efforcent de respecter les lois, on peut tout de même les jeter en prison, voire les exécuter ? Lorsqu’on ne passe même plus par la case simulacre de procès ? J’ai tweeté à ce sujet hier, en faisant déjà allusion à la quatrième boîte.

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De plus, la novlangue a déjà commencé à appliquer cela aux dissidents les plus ordinaires. Les gens qui ne sont pas d’accord avec le gouvernement et l’autorité. La détention sans limite et les exécutions arbitraires s’appliqueront uniquement aux « terroristes », mais en même temps l’on a appelé « terroristes de basse intensité » des manifestants lambda lors d’un rassemblement. Pas la peine d’être un génie pour comprendre vers quoi on se dirige, même si beaucoup de gens, et cela n’a rien de surprenant, se voilent la face et refusent de voir ce qui se passe sous leur nez. Comme je l’évoquais précédemment, les prochaines décennies s’annoncent des plus sombres pour les États-Unis.

Laissez-moi vous montrer la gravité de la situation. Lorsque ce genre de lois seront passées et qu’un certain nombre de gens auront disparu, si des policiers viennent pour arrêter, le réflexe le plus logique sera simplement de les abattre à distance. Rien de pire ne peut vous arriver pour l’avoir fait, et cela augmentera vos chances de rester en vie et en liberté. Et les gens se regrouperont en bandes pour s’entraider dans ce seul but – très vite. À ce stade, les lois ne seront plus pertinentes (même s’il y avait des simulacres de procès) ; seule la débrouillardise de la rue déterminera votre sort.

En Suède, j’ai assisté à un exemple concret de population qui se voile la face, il y a quelques années, lorsqu’on abolissait le droit à la vie privée au profit de la mise sur écoute. Les autorités allaient pouvoir procéder à des écoutes en nombre, sans mandat, ni avertissement, ni soupçon de délit, rien. Alors que nous organisions des manifestations pour protester et lisions la proposition de loi aux passants, qui correspond mot pour mot à la loi qui a été votée, ils refusaient de nous croire. Ils ont purement et simplement refusé de voir ce qui se passait, ils pensaient que nous l’avions inventée et que c’était trop invraisemblable pour être avéré. Ce fut l’un des moments les plus exaspérants de ma vie politique. J’y reviendrai dans un prochain billet.

Mais cela illustre un autre problème. Les armes qui jouent un rôle prépondérant, et c’est là l’ironie de la situation, ne sont pas celles qui propulsent du plomb, du cuivre ou de l’acier à une vitesse létale, mais les téléphones portables. Si l’on observe les jeunes – grosso modo la moitié la plus jeune de la population – lorsqu’ils assistent à un crime, vous constaterez qu’ils sortent tous leurs téléphones portables, mais n’appellent pas la police. Ils sortent leurs téléphones portables pour filmer, l’enregistrement se faisant de préférence ailleurs que sur leur téléphone (qui risque d’être détruit vu sa proximité avec le lieu de l’événement).

Slim Amamou, l’activiste du parti pirate tunisien qui a été secrétaire d’État au sein du gouvernement d’union, a remarqué que sur toutes les photos d’activistes du Printemps arabe figurent d’autres gens qui photographiaient la même scène avec leur téléphone. Ainsi, le carburant de cette révolution ne se résumait pas à une image – chaque acteur de la révolution diffusait aussi des instructions sur la façon de propager les informations sur d’autres violations du droit.

Il existe une raison pour laquelle la nomenklatura veut à tout prix le contrôle d’Internet. C’est pour cette même raison que nous devons nous battre pour lui.

Je suis convaincu que la démocratie doit être le chemin à suivre, sans condition, tant qu’elle donne un espoir de liberté. Mais, hélas, cette possibilité se referme – par le biais de nos élus, pour le compte de groupes d’intérêts particuliers. Les profits et le fondamentalisme. Elle n’est pas encore close, mais bien des groupes y œuvrent d’arrache-pied.

Je suis un Européen blanc, d’âge moyen. Un entrepreneur hautement qualifié. Distingué comme l’un des penseurs les plus brillants au monde. Je serre la main des présidents, des membres des gouvernements, et des secrétaires d’État, dans le monde entier. Je n’ai absolument rien à craindre du gouvernement tant que je ne fais pas de vagues. En toute logique, je devrais être l’un des derniers à me rendre compte que l’on peut en arriver là.

Cette considération est moins effrayante si elle est erronée que si elle se vérifie : il est possible que j’aie raison. Peut-être que beaucoup de personnes partagent mes craintes sans les formuler. Si c’est le cas, une grande proportion de la population des pays occidentaux a observé le Printemps arabe et se prépare à devoir probablement faire la même chose de leur vivant.

Certaines personnes pensent que l’Europe en général (et les pays nordiques en particulier) représente un élan d’espoir. J’illustrerai dans des articles à venir comment certains politiciens semblent ne vouloir rien de plus que de marcher dans les pas des États-Unis vers l’obscurité, même si l’Europe peut encore être sauvée. Ici, l’activisme peut avoir un résultat, comme le peut le travail des politiques, en agissant dans la rue. Nous pouvons inverser cette tendance. Nous en sommes capables, et c’est notre devoir.

Je ne souhaite pas que l’on en arrive à la situation que je décris dans cet article. Au contraire. Je jette tous les mauvais sorts du monde à ceux qui ont créé cette situation et me contraignent à voir les choses ainsi. Mais si l’on doit en arriver là après des années de protestation et de dur labeur, alors je m’adapterai. Je me battrai pour la liberté autant que je le peux, et j’aiderai les autres à s’organiser autour de la cause. Je suis passé de la préparation mentale à une réelle préparation à l’effrayante et douloureuse possibilité que la situation puisse devenir vraiment moche.

La photo qui illustre cet article, le pistolet et la cible, n’est pas tirée d’un catalogue comme 99% des photos de ce blog. Cette photo a été prise de mon bureau, à cinquante centimètres de là où je suis assis.