Framanews - Copie d'écran


Le 1er juillet prochain (J-4, donc !), Google Reader fermera ses portes.

Lancé en 2005, ce service permettait aux utilisateurs d’organiser et de lire des flux d’actualités (appelés « flux RSS ») issus de multiples sites en un seul endroit.

Plusieurs dizaines (centaines ?) de milliers d’utilisateurs se retrouvent donc « victimes » de cette fermeture annoncée il y a trois mois. Cela nous amène à nous poser deux questions :

  • Quelle confiance accorder à Google[1], qui centralise vos données en ligne ?
  • Quelle réponse le monde du logiciel libre a-t-il à proposer aux utilisateurs « mis à la porte » par Google Reader ?

De nombreuses applications libres permettant de lire des flux RSS ont vu leur développement s’accélérer ces derniers mois. Certaines nous ont semblé être d’excellentes alternatives à Google Reader. Mais comment les faire connaitre au grand public ? Comment inciter les utilisateurs a tester et valider une solution libre, plutôt que de foncer tête baissée dans la gueule grande ouverte d’un autre service privé ? Feedly, Digg, Yahoo!, et même … AOL (!) sont sur les rangs pour exploiter vos données sous forme de publicité classique ou de revente à des tiers. Pour au final fermer le service dans quelques mois ?

À sa modeste échelle, Framasoft annonce donc la mise en place de Framanews, un service de lecture de flux RSS basé sur le logiciel libre Tiny Tiny RSS. Il ne s’agit pas ici d’en faire un « concurrent » de Google Reader, qui ne résoudrait pas la question de la centralisation des données, mais bien de proposer à tout un chacun de pouvoir évaluer une alternative libre et gratuite, sans publicité, sans exploitation de vos données personnelles et que vous pouvez vous-même installer (pour une académie, un centre de recherche, etc.).

Notez bien que le projet est en bêta, que les inscriptions s’ouvrent peu à peu (afin de nous permettre de dimensionner l’infrastructure technique), et que nous prévoyons d’améliorer la documentation sur l’installation[2].

Pour vous faire patienter, nous vous proposons ici une interview de Luc, le sympathique et dynamique bénévole[3] qui est en charge de la mise en place de ce service.


Google Reader


Bonjour Luc, peux-tu te présenter ?

Bonjour. Mmh, c’est toujours dur de se présenter, mais je vais tenter quand même. Je suis un geek libriste de pas loin de 30 ans, grand fan des manchots, du Dr Who, de livres (romans, bds), du nombre 42 et des vannes pourries. On me connaît parfois sous le pseudo Sky sur le grand Ternet mais c’est plutôt rare (en dehors de LinuxFr ou de framalang, je ne sors pas beaucoup de mon lecteur de flux RSS)

Mon parcours fut assez mouvementé : 2 facs, 3 DUT, 1 Licence, clerc d’huissier, assistant de sénateur et maintenant administrateur systèmes et réseaux dans l’équipe Lothaire de l’Université de Lorraine… C’est moi qui ai appris à Jean-Claude Van Damme à faire le grand écart :)

Mon premier contact (sans le savoir) avec les logiciels libres date de l’époque où Free envoyait un cd contenant divers logiciels dont un truc qui s’appelait “Suite Mozilla” si je me souviens bien. Quand est sortie la première version de Firefox, j’y ai tout de suite adhéré, mais je n’étais pas encore prêt. C’est en 2005 qu’un ami d’enfance m’a dit « Essaye Linux, c’est vachement bien ! », ce qui m’a poussé à acheter un magazine contenant un cd d’installation d’OpenSuse. Là-dessus mon ami m’a dit « Pff, mais prends donc une Debian, ça déchire[4] ! ». Et là c’était fini, j’étais pris au piège et je n’ai plus quitté Debian, ni tout ce qui a rapport au libre. 3 ans plus tard, j’entrais en DUT d’info. Encore 5 ans de plus et j’organisais les Journées Perl 2013 (qui ont eu lieu à Nancy les 14 et 15 juin dernier).

Je fais actuellement partie de Lorraine Data Network, FAI associatif issu de l’essaimage de FDN qui milite pour un Internet Libre Décentralisé et Neutre en encourageant les gens à héberger eux-même leurs services, ou tout du moins à le faire chez des personnes de confiance… un peu comme quand Framasoft propose Framadate, Framapad, Framacalc et tous les autres Framaservices, non ? ;)

Tu t’es proposé pour mettre en place et animer le projet Framanews. Mais qu’est-ce donc que Framanews ?

Framanews est un lecteur de flux RSS en ligne. Un flux RSS est un fichier contenant les articles du site du flux dans un format normalisé qui permet d’afficher ces articles dans un lecteur, sans tout l’« emballage » du site. Cela permet de suivre l’actualité du site en question, sans y aller, ou parfois d’avoir juste un résumé des articles, ce qui permet de choisir si ça vaut le coup d’aller faire un tour sur le site. Si un certain nombre de médias du Web parlent de la fin du flux RSS car dépassé par Twitter, Google+ et consorts, je trouve qu’au contraire, c’est un excellent moyen de choisir ses sources d’informations plutôt que se laisser enfermer dans un bulle constituée de « on sait mieux que toi ce qu’il te faut ». Je ne suis certainement pas le seul à penser ainsi, vu le tollé qu’a soulevé l’annonce de la fermeture de Google Reader et le nombre de lecteurs de flux libres qu’on a vu (re)surgir ça et là : Kriss Feed, Miniflux, Leed, etc. Et surtout Tiny Tiny RSS (ttrss pour les intimes) qui a vu son développement repartir de plus belle et qui sert de base à Framanews.

J’ai légèrement forké Tiny Tiny Rss pour le franciser au maximum (mais il y a encore des bouts de texte qui m’ont échappé), certains textes comme les emails ne passant pas par le module d’internationalisation.

Mais Framanews, c’est aussi un projet « éducatif », pour (re)faire découvrir les flux RSS et présenter une alternative aux sites propriévateurs (merge de propriétaire et privateur, pour dérouter les trolls) comme (bientôt feu) Google Reader, Feedly et consorts. Le pourquoi du flux RSS, les spécificités de ttrss (interface mobile, partage de flux…), un mode d’emploi, tout ça est expliqué sur la page d’accueil du projet (surtout dans la FAQ).

Pourquoi avoir choisi ce projet-là, dans tous les framacartons[5] possibles ?

Parce que j’aime les flux RSS et que je suis un peu opportuniste : je me suis dit que la fermeture de GReader était une bonne occasion de prêcher la bonne parole du Libre. Aussi parce que je connais plutôt pas mal ttrss pour l’avoir installé pendant longtemps sur mon serveur. Je me sers de Framanews maintenant, pour voir les problèmes tout de suite et être encore plus motivé à les résoudre : vos problèmes sont aussi mes problèmes, soyez sûrs que je m’en occupe ;)

Ah ! Non ! C’est un peu court jeune homme !
On pouvait dire… oh ! Dieu ! … bien des choses en somme…
En variant le ton, —par exemple, tenez :
Agressif : « moi, monsieur, si j’avais un tel etherpad,
Il faudrait sur le champ que je le mette à jour[6] ! »
Amical : « mais il n’y a pas de css framasoft :
laissez-moi donc vous faire un boilerplate ! »

Et puis, il faut bien commencer quelque part :D

Techniquement, la mise en place a été plutôt difficile, peux-tu nous en dire plus sur les coulisses de ce projet ?

Oulà ! Alors, en ce moment, le ttrss tourne sur un des serveurs de Framasoft qui héberge d’autres services, avec la base de données sur un autre serveur, qui sert aussi à faire tourner le script de mise à jour des flux. Je n’avais au départ que le serveur Framasoft pour jouer. J’ai utilisé une base MySQL puisqu’elle était déjà installée dessus, mais avec l’ouverture progressive de la bêta, j’ai vu que ça n’allait plus du tout. Le serveur souffrait de surcharge, et pourtant c’est une bête de course. J’ai donc tuné la base MySQL, mais les problèmes sont revenus quelques jours après. J’ai ensuite tenté quelques essais infructueux de conversion des données MySQL au format PostgreSQL pour une migration en douceur, mais j’ai dû me résoudre à demander à nos courageux testeurs de migrer eux-mêmes leurs comptes, à coup d’export des flux et des préférences. Après quelques jours de répit, de divers essais de réglage des paramètres du script de mise à jours, le serveur était de nouveau en surcharge. C’est Nassim Kacha - un ami lui aussi sysadmin qui s’occupe de pas mal de base de données au boulot - qui m’a montré que la surcharge était due à des accès disques trop lents. Framasoft m’a donc fourni un nouveau jouet : un vps (Serveur Privé Virtuel) avec un disque en SSD. Tout allait bien jusqu’à ce que certains utilisateurs abusent un peu du nombre de flux : plus de 5% du total de flux pour UN utilisateur (représentant 0,5% du nombre d’utilisateurs)…

Dallas, à côté de la saga Framanews, c’est Martine à la plage !

Donc, pour l’instant, le service reste en “beta” ? Quelles sont les limitations ?

Malheureusement, oui. Suite au dernier épisode (trop de flux pour certains utilisateurs), nous avons décidé de limiter le nombre de flux par personnes (je suis en train d’écrire un système de quota de flux pour ttrss). Le système de cache de ttrss a été un peu modifié pour garder le cache plus longtemps (ce qui réduit la vitesse de mise à jour) et on ouvre les inscriptions au compte-goutte, pour nous permettre d’augmenter les capacités de la plateforme au fur et à mesure. Je n’ai pas envie que tout s’écroule de nouveau ! Une fois que j’aurais dimensionné correctement les besoins (un serveur = xxx utilisateurs), je vais tenter de transformer notre petite base de données en un cluster PostgreSQL, on repart pour des tests et on pourra enfin ouvrir les vannes en grand ! (ou pas)

Ceci dit, tant qu’on est en beta, je ne m’interdis pas de loucher vers d’autres applications de lecture de flux RSS en ligne qui pourraient mieux tenir la charge.

Si tout se passe bien au niveau technique, la prochaine limitation risque d’être le nombre de serveurs que Framasoft pourra louer. Rappelons-le, Framasoft est une association qui ne vit que par les dons de ses sympathisants. C’est pourquoi je vous invite à faire un petit tour sur http://soutenir.framasoft.org (je l’avais dit que j’étais opportuniste ! Hop, pub :D).

Au bout du compte, pourquoi utiliser Framanews plutôt que Feedly, Netvibes ou autre ?

C’te bonne blague ! Parce que c’est libre, tiens !

Mais aussi parce que Framasoft — et donc par définition Framanews aussi — cherche à libérer les internautes, en leur faisant découvrir des services qu’ils peuvent installer eux-mêmes, dans leur placard, sur leur serveur dédié, chez un hébergeur mutualisé associatif, sur un raspberry collé au dos de leur chat… De plus, nous respectons votre vie privée : la seule information dont on se sert, c’est votre adresse mail pour vous tenir au courant des évolutions du services et autres maintenances, et juste pour ça. Je pourrais aussi parler de la qualité de ttrss, de sa fonctionnalité qui permet de partager les articles que l’on aime sur un flux public[7], du superbe plugin que j’ai développé de mes blanches mains pour faciliter la navigation dans les flux (ok, c’est juste un fork d’un autre plugin)…

Je pense que la meilleure raison d’adopter Framanews, c’est de l’essayer et de comparer :)

Comment vois-tu l’avenir de ce projet ?

Moi et les autres membres de Framasoft sur une plage de sable blanc avec suffisamment d’argent pour racheter Google. Ah c’est pas payant ? Zut alors !

Je verrais bien un espace de partage des flux publics[8] des framanewseurs, un compteur des instances de ttrss que les gens auront montées parce qu’on leur en a donné envie…

Un petit mot pour la fin ?

Internet n’est pas compliqué, Internet est ce que vous en faites.


Rappel des principaux liens :

Crédit photo : Danny Sullivan (Creative Commons By)

Notes

[1] ou tout autre intermédiaire, Framasoft compris.

[2] Les utilisateurs sous Windows souhaitant tester le logiciel en standalone (sur leur poste de travail plutôt qu’en ligne) peuvent même télécharger notre WebApp TT-RSS, mise à jour pour l’occasion.

[3] S’il avait su dans quoi il mettait les doigts, il ne serait peut-être pas venu, d’ailleurs…

[4] Et c’est bien vrai !

[5] Les Framacartons ?! http://lite.framapad.org/p/framatools

[6] Oui, la mise à jour sur le champ a pris du retard à cause de Framanews, je sais, je sais.

[7] Twitter, c’est tellement 2012 !

[8] un flux public Framanews a une URL unique et tarabiscotée. Il faut que la personne vous la communique, sinon vous ne la trouverez jamais ! Par bonheur, les raccourcisseurs d’URLs existent, ce qui donne par exemple pour mon flux public : http://fiat-tux.fr/sh/LucPublRSS